CHAPITRE 9
Garion et les deux sorciers retrouvèrent Silk dans le salon du premier étage, en train de parler avec un grand gaillard aux épaules carrées, à la tignasse poivre et sel, qui portait un caban de marin et un anneau d’or à l’oreille gauche. Leur ami avait, quant à lui, revêtu un pourpoint et des chausses d’un brun passe-partout.
— Ah, vous voilà ! fit-il en les voyant entrer. Je vous présenté le capitaine Kadian. C’est lui qui a emmené qui vous savez sur le continent. Pourriez-vous, capitaine, leur répéter ce que vous étiez en train de me raconter ?
— Certainement, Monseigneur, acquiesça le matelot.
Il parlait de cette voix rauque qu’ont souvent les loups de mer, sans doute à cause du mauvais temps et des boissons fortes, supputa Garion.
— Eh bien, Monseigneur, reprit-il après avoir à moitié vidé la chope d’argent qu’il tenait à la main, il y a trois jours, je revenais de Bashad, à Gandahar, dans le delta de la Magan. Un sale coin : la jungle, des marécages…, ajouta-t-il d’un air dégoûté. Bref, j’avais ramené de l’ivoire pour le Consortium ; mes gars venaient juste de décharger la cargaison et je cherchais plus ou moins du fret. Un navire ne rapporte pas grand-chose au mouillage, vous comprenez. Alors je suis allé à une taverne de ma connaissance. L’aubergiste est un de mes vieux amis : nous avons bourlingué ensemble, quand il était plus jeune, et il me rabat toujours des clients. Eh bien, Monseigneur, je n’étais pas plus tôt assis que mon ami vient me demander si je serais intéressé par une petite traversée à un bon prix. Je lui réponds que je suis toujours intéressé par ce genre de proposition, mais que je préfère savoir de quoi il s’agit avant d’accepter. Il y a des choses que je n’aime pas transporter : le bétail, par exemple. Ça vous salope si bien une cale qu’après vous mettez des semaines à la nettoyer. Enfin, mon ami me dit qu’il n’y aurait pas de fret ; juste des gens qui voulaient aller sur le continent. Je réponds que ça ne peut pas faire de mal de leur dire deux mots, et il m’emmène dans la salle du fond où quatre personnes étaient assises à une table : deux hommes, une femme et un petit garçon. L’un des hommes était richement vêtu – sans doute un noble – mais c’est l’autre qui a mené la discussion.
— Il n’avait rien de particulier ? hasarda Silk.
— Si, j’y venais, justement : sa tenue n’avait rien d’extraordinaire, mais je n’en dirai pas autant de ses yeux. J’ai d’abord cru qu’il était aveugle, et puis j’ai constaté qu’il y voyait comme vous et moi, bien qu’il ait les prunelles complètement décolorées. J’ai eu un maître coq, une fois, qui avait un œil comme ça. Un grossier personnage, et c’était pas une raison pour être aussi mal embouché. Enfin, Monseigneur, cet homme aux yeux blancs m’a dit qu’il devait aller à Peldane en vitesse avec ses amis, et qu’ils ne tenaient pas à ce que ça se sache, alors il m’a demandé si je connaissais un endroit un peu à l’écart de la ville de Selda où je pourrais les déposer discrètement sur le rivage. J’ai répondu que oui. Tous ceux qui ont un bateau connaissent des endroits de ce genre, à cause des gabelous, ajouta-t-il avec un clin d’œil complice. Ça m’a mis la puce à l’oreille, vous pensez bien. Les gens qui veulent toucher terre sur une plage déserte ne préparent généralement rien de bon. Chacun ses affaires, vous me direz, mais j’ai pensé que si je trempais là-dedans, ça deviendrait vite la mienne, et je n’ai besoin de personne pour m’attirer des ennuis ; j’y arrive très bien tout seul.
Il s’interrompit le temps de vider sa chope, s’essuya la bouche avec le dos de sa main et reprit son histoire.
— Bon, je vous disais que ces gens-là ne m’inspiraient pas confiance et je m’apprêtais à décliner leur proposition quand la femme a dit à l’homme aux yeux blancs quelque chose que je n’ai pas entendu. Elle portait une sorte de longue cape, de robe ou je ne sais quoi de satin noir, et elle a gardé son capuchon sur la tête pendant tout le temps, si bien que je n’ai pas vu sa figure. Tout ce que je sais, c’est qu’elle ne lâchait pas le petit gamin. Enfin, celui aux yeux blancs a tiré une bourse et l’a vidée sur la table. Il y avait dedans plus d’or que je ne m’en fais en douze trajets le long de ces côtes. Ça plaçait la situation sous un nouvel éclairage, permettez-moi de vous le dire. Eh bien, Monseigneur, nous nous sommes mis d’accord tout de suite. Je leur ai demandé quand ils voulaient partir et le type m’a répondu qu’ils embarqueraient dès la tombée de la nuit. Là, j’ai compris que mes soupçons étaient amplement justifiés. Je ne connais pas beaucoup d’honnêtes gens qui tiennent à lever l’ancre au cœur de la nuit, mais nous avions topé là et il était trop tard pour faire marche arrière. Bref, nous sommes partis cette nuit-là et nous sommes arrivés en vue de Peldane vers le milieu de l’après-midi, le lendemain.
— Parlez-leur du brouillard, lui souffla le petit homme au museau de fouine.
— Voilà, Monseigneur : il y a presque toujours du brouillard sur la côte sud, au printemps, et il était particulièrement épais ce jour-là. Les gens de Selda, qui ont l’habitude, allument des feux sur les remparts de la ville pour guider les navires vers leur port, et je n’ai pas eu de mal, en me guidant sur ces phares, à trouver la plage que je cherchais. Nous nous en sommes approchés à quelques centaines de toises et mon bosco a emmené les passagers sur le rivage dans un petit bateau. Nous avons accroché une lanterne au haut du grand mât et j’ai dit à mes hommes de taper sur des chaudrons et des casseroles pour qu’il nous retrouve plus facilement dans cette purée de pois. Au bout d’un moment, nous avons entendu un bruit d’avirons dans le brouillard, vers la plage, et nous en avons déduit que le bosco revenait. Et là, tout d’un coup, des flammes ont troué le brouillard comme si un incendie avait éclaté dans la brume. J’ai entendu un grand cri, et puis plus rien. Le bosco n’est jamais revenu. On l’a un peu attendu, mais comme ça ne me disait rien qui vaille, j’ai donné l’ordre de lever l’ancre et nous avons repris le large. Je ne sais pas ce qui s’est passé, et j’allais sûrement pas rester dans le coin pour le savoir. Ça commençait à faire beaucoup de choses un peu trop bizarres pour moi.
— Ah bon, fit Beldin. Et que s’était-il passé d’autre ?
— Eh bien, Monseigneur, une fois, dans la cabine principale, la femme en robe noire a tendu le bras pour attraper le petit garçon – sûrement qu’elle le trouvait un peu trop remuant – bref, j’ai vu sa main. Bon, je vous accorde qu’on n’y voyait pas trop bien ; j’aime pas mettre beaucoup d’argent dans les chandelles et les lampes à huile. Mais que le ciel me foudroie si je mens – j’ai eu l’impression qu’il y avait des étincelles sous sa peau.
— Des étincelles ? répéta Belgarath.
— Oui, Monseigneur. Je les ai vues comme je vous vois. Des petites étincelles qui grouillaient sous sa peau comme des lucioles par un soir d’été.
— Comme si tout l’univers étoilé était contenu dans sa chair ? reprit âprement Beldin, citant le passage énigmatique des Oracles ashabènes.
— Maintenant que vous le dites, ça ressemblait bien à ça, en effet. J’avais tout de suite compris que ce n’étaient pas des gens ordinaires, et après avoir vu ces flammes dans le brouillard, je n’avais aucune envie de rester dans les parages pour voir à quel point ils étaient pas ordinaires.
— C’est peut-être ce qui vous a sauvé la vie, répondit Belgarath. Capitaine, vous avez déjà entendu parler de Zandramas ?
— La sorcière ? Tout le monde a entendu parler d’elle.
— Eh bien, je pense que votre passagère à la peau semée d’étoiles était Zandramas, et Zandramas est une farouche adepte de la doctrine selon laquelle les morts ne parlent pas. Elle a déjà envoyé trois bateaux par le fond et livré plusieurs personnes en pâture aux lions. Pour moi, si vous êtes encore vivant, c’est au brouillard que vous le devez. Si elle avait pu vous voir, vous ne seriez plus là pour nous raconter votre histoire.
Le matelot déglutit péniblement.
— Vous avez d’autres questions ? s’informa Silk.
— Je pense que nous avons fait le tour. Merci, capitaine Kadian. Vous pourriez peut-être nous faire un croquis de la plage où vous avez débarqué vos passagers.
— Certainement, répondit l’homme d’une voix blanche. Vous avez l’intention de courir après cette sorcière ?
— C’est un peu ce que nous pensions faire, en effet.
— Quand vous la brûlerez, jetez quelques bûches sur le brasier, de ma part, en souvenir de mon bosco et de ses rameurs.
— C’est promis, capitaine, fit gravement Garion.
— Du bois vert, ajouta Kadian. Qu’elle mette plus longtemps à brûler.
— Comptez sur nous.
Silk se leva et tendit une bourse de cuir au capitaine.
— Vous êtes fort généreux, Monseigneur, murmura le matelot en la soupesant, faisant tinter son contenu. Vous auriez une plume et de l’encre, que je vous trace cette carte ?
— Sur la table, là-bas.
— Où sont tante Pol et les autres ? s’enquit Garion tandis que le capitaine traversait la pièce.
— Ils se changent, répondit Silk. Dès qu’un des hommes de Vetter est venu nous annoncer qu’il avait retrouvé le capitaine Kadian, j’ai fait prévenir le commandant de notre bâtiment. Il doit être prêt à lever l’ancre. Ça n’a pas l’air d’aller, dis donc, continua-t-il en regardant attentivement son jeune ami. On dirait que tu as vu un fantôme.
— J’ai reçu de mauvaises nouvelles.
— Nous avons trouvé les Oracles ashabènes, expliqua sobrement Belgarath. Torak avait laissé un message pour Garion sur la dernière page. Et ce n’était pas un message amical. Nous aurons tout le temps d’en parler en mer.
— Voilà, fit le capitaine Kadian en leur tendant un bout de parchemin. Ça, c’est Selda. Là, au sud, il y a un cap ; la plage dont je vous parle est juste en dessous. Avec tout ce brouillard, je ne peux pas vous dire avec précision où la sorcière a touché terre, mais ça ne devrait pas être loin de l’endroit marqué d’une croix, ici.
— Merci encore, capitaine, dit Silk.
— C’est moi qui vous remercie, Monseigneur. Et… bonne chasse.
Kadian tourna les talons et quitta la pièce de la démarche chaloupée des hommes qui passent le plus clair de leur temps en mer.
Quelques instants plus tard, leurs compagnons les rejoignaient. Ce’Nedra et Velvet avaient revêtu des robes grises, toutes simples, assez semblables à celle que Polgara portait toujours en voyage. Garion remarqua que le gris ne seyait guère à sa petite épouse. Elle avait l’air bien pâlotte et toute vie en elle semblait s’être réfugiée dans sa toison cuivrée, flamboyante.
Les hommes – à part Toth, qui portait toujours son pagne et sa couverture écrue – étaient sobrement vêtus de brun, comme Silk.
— Alors, Père ? commença Polgara en entrant. Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?
— Oui, oui, opina le vieux sorcier. Nous avons fini ce que nous étions venus faire en Melcénie. Je te raconterai sur le bateau.
Ils le suivirent le long des couloirs, puis dans la nuit argentée.
La pleine lune s’était levée tôt et baignait les rues de Melcène d’une pâle lueur. Ils passèrent devant des maisons aux fenêtres dorées par la lueur des chandelles, puis ils arrivèrent au port où des centaines de lanternes clignaient de l’œil dans le gréement des vaisseaux au mouillage. Garion avançait sans mot dire, plongé dans de sinistres pensées. Il ruminait le terrible message que Torak lui avait laissé, des milliers d’années auparavant.
Ils embarquèrent très vite et descendirent aussitôt dans la cabine exiguë ménagée sous le pont arrière du vaisseau. Durnik ferma la porte derrière eux.
— Très bien, commença Belgarath. Nous avons trouvé les Oracles et vu l’endroit où le Sardion est resté jusqu’à la bataille de Vo Mimbre ou à peu près.
— Ça valait donc le détour, nota Silk. Ce Senji est-il vraiment aussi vieux qu’on le dit ?
— Beaucoup plus, renchérit Beldin.
— Alors… ça voudrait dire que c’est un sorcier ? avança Ce’Nedra.
Elle avait l’air tout triste, sur son banc de bois sculpté, mais ça venait peut-être de sa robe gris foncé, ou de la lueur blafarde de la lampe à huile qui se balançait aux poutres. Polgara était assise à côté d’elle, un bras passé autour de ses épaules dans une attitude protectrice.
Belgarath hocha la tête en signe d’approbation.
— Il n’est pas très doué, mais il a le pouvoir, en effet.
— Je me demande qui a pu le lui révéler ? s’étonna Polgara.
— Personne, rétorqua Belgarath d’un air écœuré. Imagine-toi qu’il est tombé dessus tout seul.
— Tu t’en es assuré ?
— Oui. Beldin a une théorie. Il te l’exposera plus tard. En résumé, le Sardion a passé plusieurs milliers d’années à l’Université de Melcénie. Je doute fort que personne ait jamais su de quoi il s’agissait en vérité. Il est resté enfermé dans un musée jusqu’à ce qu’un théosophe s’en empare, il y a cinq cents ans, l’emmène de l’autre côté de la pointe sud de Gandahar et prenne la mer avec lui dans la direction générale des Protectorats de Dalasie. Personne ne sait au juste ce qu’il est devenu ensuite. Enfin, Senji avait un exemplaire non expurgé des Oracles ashabènes.
— Vous y avez trouvé des choses intéressantes ? questionna Velvet, les yeux brillants.
— Des tas. Nous savons à présent pourquoi Zandramas a enlevé Geran.
— Pour en faire le sacrifice ? reprit la fille aux cheveux de miel.
— Au sens mystique du terme. Si la Prophétie des Ténèbres l’emporte, Geran deviendra le Nouveau Dieu des Angaraks.
— Mon bébé ? s’exclama Ce’Nedra.
— Je crains, mon petit, qu’il ne soit plus alors votre bébé, soupira tristement le vieux sorcier. Ce sera un autre Torak.
— Ou pire, ajouta Beldin. Il aura l’Orbe dans une main, le Sardion dans l’autre, il régnera sur la Création et je doute que ce soit un Dieu d’amour.
— Nous ne pouvons pas la laisser faire ! s’écria la petite reine. Il faut l’en empêcher !
— Il me semble, Majesté, que c’est un peu l’idée générale, intervint Sadi.
— Les Oracles, Père, que disaient-ils d’autre ? insista Polgara.
— Eh bien, une chose assez étrange concernant Zandramas : son corps serait peu à peu envahi par une sorte de lumière. Le capitaine qui l’a emmenée à Selda a aperçu sa main et il a vu des étincelles bouger sous sa peau, comme l’annonçaient les Oracles.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? releva Durnik.
— Ça, je n’en ai pas la moindre idée, admit Belgarath, puis il regarda Garion en remuant discrètement les doigts. Je ne vois pas l’intérêt de révéler à Ce’Nedra ce que le livre disait sur elle. Et toi ?
Garion acquiesça d’un mouvement de menton.
— Ce que je sais, en tout cas, c’est que nous devons maintenant aller à Kell.
— Kell ? répéta Polgara, surprise. Et pour quoi faire ?
— Les sibylles de Kell détiennent un exemplaire des Gospels de Mallorée précisant où se trouve l’endroit que nous cherchons. En allant là-bas, nous devrions arriver à la rencontre avant Zandramas.
— Ce serait un agréable changement, commenta Silk. Je commence à en avoir marre de lui courir après.
— Mais nous perdrons sa trace, protesta Ce’Nedra.
— Allons, petite fille, maugréa Beldin, à partir du moment où nous saurons où elle va, nous n’aurons plus besoin de la suivre à la trace. Nous irons tout droit à l’Endroit-qui-n’est-plus et nous attendrons qu’elle pointe le bout de son nez.
— Soyez gentil avec elle, mon Oncle, fit Polgara en resserrant affectueusement son étreinte sur la petite reine. Rappelez-vous qu’elle a eu le courage de vous donner un baiser chez l’archiduc. Sa sensibilité a dû en prendre un coup.
— Ha, ha, Pol, comme c’est drôle, grinça le vilain bossu en se laissant tomber dans un fauteuil et en se grattant vigoureusement les aisselles.
— Rien d’autre, Père ? reprit Polgara.
— Torak a laissé un message pour Garion. Un message assez sinistre, mais il en ressort qu’il savait, lui aussi, que ce serait l’horreur si Zandramas triomphait. Il disait à Garion de tout faire pour l’en empêcher.
— C’était bien mon intention, répondit calmement l’intéressé. Je n’avais pas besoin que Torak me le suggère.
— Silk, coupa Belgarath, vous avez une idée de ce qui nous attend à Peldane ?
— La même chose qu’à Voresebo et Rengel, à peu de chose près.
— Quel est le plus court chemin jusqu’à Kell ? s’informa Durnik.
— Kell est dans le Protectorat de Likandie, répondit le petit Drasnien. Le mieux est de passer par Peldane, Darshiva, et de descendre par les montagnes.
— Pourquoi ne pas traverser Gandahar ? risqua Sadi. Nous éviterions tous ces tracas en faisant voile vers le sud et en remontant de là, non ?
L’eunuque avait l’air très bizarre sans sa robe iridescente. On aurait dit un homme comme les autres, si ce n’est qu’il avait le crâne rasé de frais.
— Gandahar est une jungle impénétrable, contra Silk en secouant la tête. Il faudrait nous y frayer un chemin à la machette.
— Les jungles ne sont pas si redoutables, Kheldar.
— Si, quand on est pressé.
— Vous ne pourriez pas demander l’aide de vos soldats ? suggéra Velvet.
— Sûrement, acquiesça le petit Drasnien, mais je ne vois pas à quoi ils pourraient nous être utiles. D’après Vetter, Darshiva grouille de Grolims, les hommes de Zandramas s’y promènent comme chez eux, et c’est le chaos à Peldane. Mes hommes ont beau être aguerris, il y a des limites à ce qu’ils peuvent faire. J’ai bien peur, mon vieil ami, que vous n’ayez pas fini de vous emmêler les poils de la queue, conclut-il en regardant Belgarath avec un bon sourire.
— Alors, si j’ai bien compris, nous abandonnons la poursuite et nous allons tout droit à Kell ? intervint Garion.
— Tu sais, j’imagine que la piste nous y emmènerait plus ou moins, de toute façon, répondit son grand-père en se tiraillant pensivement l’oreille. Zandramas a lu les Oracles ashabènes ; elle sait que c’est le seul endroit où elle a une chance de trouver l’information dont elle a besoin.
— Vous pensez que Cyradis la laissera jeter un coup d’œil aux Gospels ? demanda Durnik.
— Probablement. Elle n’a pas encore choisi son camp. Elle n’a pas de raison de favoriser l’un plutôt que l’autre.
— Je vais faire un tour sur le pont, annonça brusquement Garion en se levant. J’ai besoin de réfléchir. L’air du large m’aidera peut-être à y voir plus clair.
Les lumières de Melcène clignotaient sur l’horizon, derrière eux. La lune ouvrait une route d’argent sur le miroir mouvant de la mer. Le jeune roi de Riva rejoignit, à la poupe, le capitaine qui tenait la barre d’une main ferme et sûre.
— Je me demande comment vous arrivez à vous diriger, la nuit, fit-il.
— Sans problème. Les saisons vont et viennent mais les constellations sont immuables, répondit l’homme en englobant la voûte céleste d’un ample mouvement du bras.
— Immuables, hein ? Enfin, espérons-le…, marmonna le jeune homme en repartant vers la proue du navire.
La brise nocturne soufflait par à-coups dans le détroit séparant la Melcénie du continent, et les voiles se gonflaient et retombaient avec un battement régulier qui évoquait un tambour des morts. Ce bruit funèbre faisait écho à son humeur. Il resta un long moment planté le long du bastingage, à jouer machinalement avec un bout de corde en regardant sans les voir les vagues coiffées d’argent par la lune, enregistrant sans réfléchir les sons, les images et les odeurs.
Il sut qu’elle était là. À son parfum, qui l’accompagnait depuis sa plus tendre enfance. À sa présence apaisante, aussi. Il fouilla distraitement dans ses souvenirs. Il lui sembla qu’il savait toujours exactement où elle était. Même par la plus noire des nuits, il aurait pu se réveiller dans une chambre inconnue, au fond d’une ville étrangère, et aller vers elle sans une hésitation. Si le capitaine du navire se repérait aux étoiles, ce qui avait guidé Garion toute sa vie n’était pas un point brillant dans l’infini velours de la nuit. C’était un astre beaucoup plus proche, et au moins aussi immuable.
— Alors, Garion, qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle en posant doucement la main sur son épaule.
— Oh, Tante Pol, c’était comme si j’entendais sa voix, la voix de Torak. Des milliers d’années avant ma naissance, il me haïssait déjà. Il connaissait même mon nom.
— Tu sais, Garion, répondit-elle calmement, l’univers entier connaissait ton nom avant que la lune, là-haut, ne sorte du néant. Des galaxies entières t’attendaient depuis le commencement des âges.
— Je ne leur en demandais pas tant.
— Il y a des gens qui n’ont pas le choix. Il y a des choses qui doivent être faites, et certaines personnes qui doivent les faire. C’est aussi simple que ça.
Il regarda son visage parfait avec un petit sourire mélancolique, effleura doucement la mèche d’un blanc de neige qui couronnait son front et, pour la dernière fois de sa vie, lui posa la question qui lui revenait sans cesse aux lèvres, depuis qu’il était un tout petit garçon.
— Pourquoi moi, Tante Pol ? Pourquoi a-t-il fallu que ça tombe sur moi ?
— Vois-tu, Garion, un seul être en qui tu aurais assez confiance pour lui laisser le soin de régler tout ça ?
Il ne s’attendait pas à cette question. C’était l’évidence même. Cette fois, enfin, il avait compris.
— Non, soupira-t-il. Personne. Mais je trouve ça un peu injuste tout de même. On ne m’a pas demandé mon avis.
— À moi non plus, Garion. À moi non plus. Mais on n’avait pas à nous le demander, n’est-ce pas ? La certitude de ce que nous avons à faire est ancrée en nous depuis le jour de notre naissance. Oh, mon Garion, je suis tellement fière de toi ! fit-elle en le serrant fort, fort, fort contre son cœur.
— Allez, je n’ai pas si mal tourné, après tout, convint-il avec un petit rire sans joie. J’ai quand même fini par apprendre à mettre mes chaussures au bon pied.
— Tu n’as pas idée du temps que j’ai mis à te l’expliquer, répondit-elle avec un petit rire. Tu étais un bon garçon, Garion, mais tu n’écoutais pas. Au moins Rundorig écoutait, lui. Il ne comprenait pas grand-chose, mais il faisait attention à ce que je lui disais.
— Ils me manquent parfois, Doroon, Zubrette et tous les autres, fit Garion d’un ton rêveur. Tu crois qu’ils ont fini par se marier ? Rundorig et Zubrette, je veux dire ?
— Oh oui. Il y a des années. Zubrette est une vraie mère poule. Elle a cinq enfants, je crois. Tous les ans, à l’automne, généralement, je recevais un message d’elle et je retournais à la ferme de Faldor l’aider à mettre son nouveau bébé au monde.
— Tu as fait ça ? s’exclama-t-il, stupéfait.
— Je n’aurais laissé ce soin à personne d’autre. Nous n’étions pas toujours d’accord, elle et moi, mais je l’aime beaucoup quand même.
— Elle est heureuse ?
— Je crois que oui. Rundorig n’est pas difficile à vivre et avec tous ses enfants, elle n’a pas le temps de se poser de questions. Alors, c’est fini, ce gros cafard ? demanda-t-elle en le regardant affectueusement.
— Ça va mieux. Ça va toujours mieux quand tu es près de moi.
— Mmm…, c’est gentil, ça.
— Au fait, Grand-père t’a raconté ce que les Oracles disent à propos de Ce’Nedra ?
— Oui. Je veillerai sur elle. Si nous redescendions, maintenant ? Les semaines à venir risquent d’être mouvementées ; autant nous reposer un peu.
La côte de Peldane disparaissait dans le brouillard, comme prévu, mais ils se repérèrent aux feux de brume allumés sur les murailles de Selda et longèrent prudemment la côte jusqu’à ce que le capitaine du navire estime qu’ils étaient à proximité de la plage indiquée sur la carte de Kadian.
— Il y a un village de pêcheurs au sud, Votre Altesse, annonça le capitaine. La population a fui, avec tout le remue-ménage qu’il y a eu dans la région, mais il y a une jetée – ou du moins il y en avait une la dernière fois que je suis venu par ici. Nous devrions pouvoir y faire débarquer vos chevaux.
— Bonne idée, Capitaine, acquiesça Silk.
Ils s’aventurèrent dans le brouillard jusqu’au village abandonné et son port délabré. Dès que Chrestien fut à terre, Garion le sella, l’enfourcha et longea lentement le rivage, l’épée de Poing-de-Fer posée sur le pommeau de sa selle. Il avait parcouru une petite lieue lorsqu’il sentit la traction familière. Il tourna bride aussitôt.
Lorsqu’il rejoignit ses compagnons, leurs montures étaient déjà sellées et ils les avaient menées à travers la brume à la limite du village évacué. Le brouillard engloutissait lentement leur vaisseau qui repartait déjà vers le large, des feux rouge et vert marquant ses flancs bâbord et tribord. Un matelot debout à la proue soufflait dans une corne aux accents mélancoliques pour avertir les navires éventuels.
Garion mit pied à terre et mena son grand étalon gris près des autres.
— Tu l’as retrouvée ? demanda Ce’Nedra d’une petite voix étouffée.
Souvent déjà Garion s’était fait la réflexion que le brouillard incitait les gens à parler tout bas.
— Oui, répondit-il. Alors, Grand-père, que faisons-nous ? Nous abandonnons la poursuite et nous allons à Kell par le plus court chemin, ou tu as autre chose à proposer ?
Belgarath interrogea Beldin et Polgara du regard.
— Qu’en pensez-vous ? marmonna-t-il en se tiraillant le lobe de l’oreille.
— La piste s’enfonce dans les terres, sans doute ? conjectura le petit sorcier bossu.
Garion acquiesça d’un hochement de tête.
— Eh bien, tant que Zandramas va dans la direction que nous nous apprêtions à suivre de toute façon, la question ne se pose pas, conclut le bossu. Il sera toujours temps d’aviser si sa piste s’écarte de notre trajectoire.
— C’est le bon sens même, approuva Polgara.
— Bon, nous allons faire comme ça, convint son père. Le brouillard devrait nous offrir une aussi bonne couverture que la nuit. Nous allons reprendre la piste, puis nous partirons en éclaireurs, Garion, Pol et moi. Quelqu’un a-t-il une idée de l’heure ? ajouta-t-il en tentant de percer la grisaille.
— Nous sommes au milieu de l’après-midi, annonça Durnik après avoir brièvement consulté Toth.
— Bien. Allons voir par où est allée Zandramas.
Ils partirent à cheval le long de la grève et suivirent les traces de Chrestien jusqu’à ce que l’épée de Garion se pointe vers l’intérieur des terres.
— Nous devrions regagner du terrain sur elle, nota Sadi.
— Comment ça ? s’étonna Silk.
— Elle est arrivée en barque, lui rappela l’eunuque. Elle n’avait donc pas de chevaux.
— Ça, objecta Polgara, ce n’est pas un problème pour elle. N’oubliez pas, Sadi, que c’est une Grolime ; elle peut communiquer à longue distance avec ses comparses. À mon avis, une heure après avoir mis pied à terre, elle était à cheval.
— J’ai du mal à m’y faire, soupira l’eunuque. C’est bien commode quand ça joue en notre faveur, mais ça l’est moins quand ça avantage nos adversaires.
— Pol, Garion, venez, tous les deux, fit Belgarath en descendant de cheval. Autant nous y mettre tout de suite. Nous resterons en contact permanent avec Durnik. Ce brouillard pourrait nous réserver de mauvaises surprises.
— C’est bien vrai, approuva le forgeron.
Garion aida sa tante à mettre pied à terre, puis il suivit son grand-père vers le haut de la plage et la laisse de pleine mer – la ligne d’algues et de bois flotté abandonnés par la marée.
— Ça devrait aller, décida le vieux sorcier. Nous allons nous changer ici, Garion et moi, et partir en éclaireurs. Pol, tâche de ne pas perdre les autres de vue. Il ne manquerait plus qu’ils se fourvoient…
— Compte sur moi, Père, acquiesça-t-elle, puis son image se brouilla et elle se métamorphosa.
Garion forma l’image du loup dans son esprit et concentra son Vouloir. A nouveau, il éprouva l’impression curieuse et en même temps familière, maintenant, de fondre. Il s’inspecta soigneusement, comme toujours. Il lui était arrivé, une fois, de se métamorphoser trop vite, et il avait oublié sa queue. La queue ne veut peut-être pas dire grand-chose pour un animal à deux pattes, mais elle est absolument indispensable pour un quadrupède.
— Quand tu auras fini de t’admirer, nous pourrons peut-être y aller, fit la voix de Belgarath dans son esprit. Nous avons du pain sur la planche.
— Je m’assurais simplement que j’étais au complet, Grand-père.
— Bon, ça va. Nous n’y verrons pas grand-chose dans le brouillard, alors sers-toi de ton nez.
Polgara les attendait patiemment, perchée sur une souche d’une blancheur d’ossements, lavée et relavée par les flots. Elle lissait soigneusement ses plumes avec son bec recourbé.
Belgarath et Garion franchirent la ligne de marée haute et partirent au petit trot dans le brouillard.
— La nuit va être humide, nota silencieusement Garion tout en courant au côté du grand loup argenté.
— Tu ne vas pas fondre.
— Ça non, mais je n’aime pas avoir les pattes mouillées.
— Je demanderai à Durnik de te fabriquer des bottines.
— Enfin, Grand-père, ce serait absolument ridicule ! rétorqua Garion, indigné.
Il venait à peine de se changer en loup qu’il avait déjà retrouvé le sens aigu des convenances et le farouche quant-à-soi propres à ceux de sa race.
— Il y a des gens droit devant, signala Belgarath en humant l’air. Préviens ta tante.
Ils s’écartèrent un peu l’un de l’autre et s’engagèrent dans l’herbe haute, humectée par la bruine.
— Tante Pol ! projeta mentalement Garion dans le silence de la grisaille.
— Oui, mon chou.
— Dis à Durnik et aux autres de retenir leurs montures. Il y a des étrangers droit devant.
— Entendu, Garion. Fais attention à toi.
Il se tapit dans les herbes et avança tout doucement, en regardant bien où il mettait les pattes.
— Cette saleté ne se lèvera donc jamais, fit soudain une voix irritée, quelque part sur sa gauche.
— Les gens du coin disent qu’il y a toujours du brouillard par ici, au printemps, répondit une autre voix.
— On n’est pas au printemps.
— Ben si, c’est le printemps, ici. On est au sud du Grand Cercle. Les saisons sont inversées.
— C’est complètement idiot.
— Me dis pas ça à moi. Si tu as une réclamation à formuler, adresse-toi aux Dieux.
Il y eut un long silence.
— Les Mâtins ont-ils enfin trouvé quelque chose ? reprit la première voix.
— Au bout de trois jours, même pour eux, ça doit pas être facile de flairer une piste. Et cette humidité n’arrange sûrement pas les choses.
— Grand-père ! hurla silencieusement Garion dans la brume.
— Ne crie pas comme ça !
— Il y a deux hommes qui parlent, tout près. Ils ont des Mâtins avec eux. Je crois qu’ils cherchent la piste, eux aussi.
— Pol ! Viens par ici, appela le vieux sorcier d’une pensée qui leur parut sèche, presque cassante.
— Oui, Père.
Quelques minutes passèrent, longues comme des heures. Puis, dans le silence grisâtre qui les environnait de toute part, Garion entendit le frôlement de ses douces ailes.
— Il y a des hommes par là, à gauche, annonça la voix de Belgarath. Je pense que ce sont des Grolims. Vas-y voir, mais prends garde.
— D’accord.
Le battement moelleux de ses ailes effleura à nouveau le brouillard et l’attente reprit, interminable.
— Tu avais raison, Père, fit enfin la claire pensée de Polgara. Ce sont bien des Chandims.
Belgarath étouffa un juron.
— Urvon !
— Et sans doute aussi Nahaz, ajouta la sorcière.
— Il ne manquait plus que ça, projeta le vieux sorcier, dans la bruine que ne troublait plus aucun son. Allons retrouver les autres. Il se pourrait que nous soyons obligés de prendre une décision plus vite que ne le pensait Beldin.